Massimo Schuster

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Enrico Baj

À la mort d’Enrico Baj, en juin 2003, je me suis senti orphelin. Pendant vingt ans j’avais eu la chance de travailler avec ce géant de la peinture contemporaine et notre collaboration avait abouti à cinq spectacles. Le premier avait été un mémorable Ubu roi, avec des marionnettes construites intégralement en Meccano. Pendant douze ans je l’avais joué dans plus de trente pays du monde. Puis vinrent l’Iliade, l’opéra Le bleu blanc rouge et le noir, monté pour La Scala de Milan, Roncevaux ! et enfin le Mahabharata.

Enrico était avant tout un pataphysicien, c’est ainsi qu’il aimait se définir. Ses sympathies politiques allaient aux anarchistes et, dernièrement, aux altermondialistes. Mais il était surtout un joueur, un homo ludicus, un être à l’humour féroce et à l’antimilitarisme farouche. Jeune peintre, il avait été l’ami de Duchamp et de Breton, de Fontana et de Man Ray. Vieux maître, il s’était amusé à peindre à quatre mains avec Di Rosa et Kostabi, Aleschinsky et Folon, entre autres.

Le théâtre de marionnettes l’amusait, mais uniquement dans la mesure où les marionnettes étaient monstrueuses et voraces, comme des cauchemars ou des hurlements de rire. Et des marionnettes il m’en a construites des centaines, plus belles les unes que les autres, avec son art de l’assemblage des objets les plus hétéroclites et son éternel enthousiasme.

Lors de la création de Roncevaux !, il m’a fait l’amitié d’écrire ce texte,publié dans l'ouvrage Roncisvalle ! Roncevaux ! et qui résume bien, me semble-t-il, ce qu’ont été nos rapports pendant notre longue amitié.

Baj en quelques dates

1924 - Naissance à Milan.

1945/1950 - Faculté de droit et académie des Beaux-Arts de Brera, Milan.

1951 - Première exposition personnelle, à Milan. Baj anime le Mouvement nucléaire.

1952/1960 - Nombreuses expositions personnelles et collectives : tableaux, drippings, céramiques, gravures, dessins, collages, assemblages.

Premiers tableaux à quatre mains, démarche de collaboration artistique que Baj poursuivra toute sa vie notamment avec : Asger Jorn, Man Ray, Marcel Duchamp, Pierre Aleschinsky, Lucio Fontana, Jean-Michel Folon, Hervé Di Rosa et Mark Kostabi parmi d'autres.

1965 - André Bréton lui consacre un article dans Le surréalisme et la peinture

1966/2003 - Nombreuses expositions, à New-York, Chicago, Miami, Milan, Venise, Stockholm, Nice, Paris, Darmstadt, etc. Parmi les auteurs ayant publié des textes dans ces catalogues : Dino Buzzati, Italo Calvino, Umberto Eco, Raymond Queneau, Jean Baudrillard, Octavio Paz.

1984/2003 - Création des marionnettes pour cinq spectacles du Théâtre de l’Arc-en-Terre.

2003 - Le 16 juin, décès de Baj dans sa maison de Vergiate (Lombardie).



Celui qui me fait jouer

Tout commença à la fin de 1983, quand Massimo vint me voir à Vergiate et me proposa un Ubu, personnage pour lequel mon penchant est connu de tous (même de moi). Pouvais-je dire non, même si l’idée qui m’était proposée, et qui consistait à réaliser des rideaux de fond à taches noires pour des pupi tous blancs qui allaient être les acteurs de la comédie de Jarry ne me tarabiscotait pas plus que ça? Ainsi je les fis, ces toiles pleines d’égouttements de vernis noir, mais je disais à Massimo : « Laisse tomber tes pupi siciliens ; pour Ubu, étant docteur en Pataphysique, il faut que ce soit moi qui fasse les personnages, c’est-à-dire les marionnettes ».

Qu’est-ce je n’avais pas dit là ! Mon instigation me lia définitivement au sous-mentionné ex-manipulateur de pupi Schuster. Et tout de suite en 1984 on projeta et on réalisa un Ubu fait en pièces de Meccano, l’ancien et glorieux jouet, qui comprenait pas loin de soixante-dix marionnettes et éléments scéniques.

Massimo, avec ces objets mécaniques, s’inventa un Ubu qui était la fin du monde et qui du monde fit le tour, joué un peu partout.

Cela ne pouvait pas s’arrêter là, et de fait cela continue encore aujourd’hui, de spectacle en spectacle.

En 1988, il y eut un virage. Du ton grotesque, vulgaire, rabelaisien et donquichottesque de Ubu, on passa soudain au classicisme d’Homère. Massimo voulait mettre en scène l’Iliade, et il le fit avec une trentaine de marionnettes en bois et d’objets réalisés par moi-même et mon fils Andrea.

Ces marionnettes-là devaient anticiper toute une longue saison de mon travail, telle qu’elle se vérifia à partir de 1993 avec les Masques tribaux, les Totems, les Impressions d’Afrique chères à Raymond Roussel, à Rousseau le douanier et au Bal nègre de Picabia.

En 1989, pour célébrer le bicentenaire de la Révolution Française, nous mîmes en scène Le bleu-blanc-rouge et le noir, sur un texte d’Anthony Burgess et des musiques de Lorenzo Ferrero. Je construisis, toujours en collaboration avec Andrea, des marionnettes faites d’objets, fils de fer, cordons, couleurs et jambes à ressort. Celles qui avaient des ressorts faisaient des bonds incroyables qui exaltaient ultérieurement tous ces mouvements et cette infatigable vivacité qui sont profus à pleines mains par Massimo Schuster.

Lequel fut ensuite pris par la guerre en Yougoslavie, à Sarajevo, et ultérieurement attiré aussi par l’Afrique. Et ainsi il s’en alla, par-ci par-là, joua, en vit de toutes les couleurs entre bombes et coups de fusil, portant son théâtre presque dans les tranchées. Moi, je m’en restais tranquille à la campagne, tout absorbé par mon futurisme statique. Hélas ! La peinture est immobile et, heureusement, silencieuse aussi.

À Addis Abeba, dont le Duce fondateur de l’Empire tant m’avait rempli la tête en ma jeunesse, justement là, Schuster Massimo se trouva entouré par des bandes de trafiquants de bananes à la solde des plus infâmes négriers internationaux, au milieu des coups de feux, des bombes lacrymogènes et autre, mais il resta, par un miracle que l’on peut sans doute attribuer à la Vierge Noire du sanctuaire d’Oropa, au-dessus de Biella (Piedmont), miraculeusement indemne et comme protégé par une cloche en verre.

Abandonnée l’Afrique, après une exposition qui nous vit réunis, et avec nous Marcel Duchamp, à l’Université de Johannesburg, en août 1987, mon ami chef de troupe de marionnettes, évité de justesse Timisoara, parcourut la Bulgarie et là, par la pulsion grotesque qui nous pousse à refuser les autres personnages en dehors de notre propre Moi, se mit à réciter des monologues au pays des roses.

Mais déjà le sentiment, la nostalgie de fastes anciens, le sens de l’histoire légendaire des Paladins de France, devenus plus tard grâce à Jarry palotins d’Ubu, plus le souvenir du théâtre sicilien tant aimé, le poussèrent à nouveau à Vergiate, d’où l’on était parti ensemble en 1983 avec un premier Ubu, comme on l’a dit, fait à la manière des pupi. Tel un fils prodigue, il arriva à nouveau dans mon atelier pendant l’été de l’année 2000 et ce fut un travail frénétique pendant une dizaine de jours, aidés par Pierre, inégalable assistant du Nôtre, à construire héros et traîtres de la bataille de Roncevaux, bataille engagée par le perfide Ganelon de Mayence et par Marsile, roi des Sarrazins, contre un détachement de l’armée de Charlemagne aux ordres de Roland, comte de la Marque de Bretagne, qu’en vain l’évêque Turpin essaya de sauver.

Et pendant qu’Angélique est là, près de la source de l’amour, et s’apprête, vu le bordel grandissant, à s’en retourner chez son père, le roi du Cathaï, accompagnée par le fidèle Médor, la bataille fait rage, avec un Schuster qui se met en quatre, en huit, puis en vingt-quatre pour bouger presque en même temps tous ces guerriers construits par moi avec des caisses en bois pour vins et liqueurs, avec des casseroles, poêles, égouttoirs, louches, téléphones, cordons, franges, interrupteurs et plein d’autres choses. Tout se casse et je me retrouve un peu triste à la vue de ce champ de bataille désolé sur lequel la fougue et le transport lyrique de Massimo ont désintégré toutes choses : histoire, morceaux de bois, fourchettes et ustensiles de cuisine en tout genre.

Après le spectacle de mort et de résurrection, il est là, l’acteur, à dominer les événements. Pierre reconstruira les marionnettes, je chercherai des pièces de rechange.