Massimo Schuster Blog

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lundi 14 janvier 2008

Chengdu, 14 janvier


Moine au monastère de Wenshu, Chengdu

La rencontre avec Monsieur Ge Honglin, maire de Chengdu, a été un grand moment. Cela ne dira sans doute rien aux moins de quarante-cinq ans, mais j'ai eu l'impression de revivre — de l'intérieur cette fois-ci — la première rencontre entre Nixon et Mao, dans les années 70, à la seule et notable différence près que les costumes à col rond des notables chinois avaient laissé la place à des costards de marque. Mais pour le reste, tout y était : les larges fauteuils couverts de napperons blancs, les traducteurs (un chacun) assis derrière les fauteuils, les dignitaires installés sur les côtés (huit pour le maire, deux pour moi, le président et la vice-présidente d'UNIMA-Chine). Et je ne résiste pas à la tentation d'établir la liste complète des dignitaires de la mairie, telle qu'elle m'a été remise : outre le maire, déjà cité, il y a M. He Huazhang, Vice mayor of Chengdu Municipality, M. Mao Zhixiong, Secretary general of general office of Chengdu municipal government, M. Qiu Haiming, Director of Chengdu Culture Bureau, M. Zhu Shuxi, Director of Chengdu Culture Bureau, Madame Liu Shuhua, Deputy Director of ChengduConference & Exhibition Office et enfin M. Wang Yi, President of Chengdu Museum. Rien à dire, je suis honoré. Le maire est très professionnel : on m'avait annoncé une rencontre d'une demi-heure, l'affaire est réglée en 27 minutes montre en main, sans le moindre coup d'œil visible à une quelconque horloge. Tout est dit, des petits cadeaux sont échangés, au revoir et merci.

Puis, comme mon avion pour Hong Kong doit partir tout de suite après, Madame Sally Xiong, Deputy Division Chief, Chengdu Municipal Foreign Affairs Office, Protocol and Information Division, m'accompagne à l'aéroport et me met dans les mains de deux charmantes hôtesses (dont une semble être la sœur cadette de Gong Li) qui s'empressent de me faire passer par l'entrée VIP. Au check-in, évidemment prioritaire, mon billet est surclassé d'office et il ne me reste plus qu'à suivre mes hôtesses dans la salle d'attente des premières classes. La vie est belle.

Mais revenons en arrière. La journée avait commencé par une petite conversation avec l'interprète dans le hall de l'hôtel.

Question : "Où va-t-on ce matin ?"
Réponse : "On va vous montrer le temple de Wenshu, vieux de mille quatre cents ans".
Question (sournoise et un peu vache) : "A-t-il été détruit pendant la révolution culturelle ?"
Réponse (souriante) : "Il a mille quatre cents ans".
Question (un peu plus vache que tout à l'heure) : "Oui, mais a-t-il été détruit et reconstruit ?"
Réponse (gênée et fuyante) : "Tous les temples en Chine ont été détruits lors de plusieurs guerres et toujours reconstruits".
Question (insistante) : "Et celui-ci a été détruit aussi pendant la révolution culturelle ?"
Réponse (hésitante et presque en apnée) : "Oui".
Question (très vache) : "Il est donc tout neuf ?"
Réponse (alors que souffle un vent de panique) : "…" (sourire énigmatique).

Comme tous les temples bouddhistes, celui de Wengshu est en fait un vaste complexe comprenant plusieurs temples, un monastère, un salon de thé, un restaurant, une pagode, une librairie et un magasin de babioles, des aires de jeu, etc. Des gens passent, prient, font de la couture, boivent du thé, jouent au badminton, se promènent. Il y a une atmosphère détendue et souriante. Mes différents accompagnateurs finissent tous par faire des petits gestes dévotionnels. Bien qu'obligatoirement membres du parti, ils ne semblent pas tout à fait penser que la religion est l'opium des peuples. Nous déjeunons une fois encore excellemment au restaurant végétarien du monastère, puis le moment est venu d'aller rencontrer le maire (voir plus haut).

Hong Kong. Je n'ai qu'un soir ici. Simon m'emmène dîner dans un petit restaurant indien, très bon, puis nous partons nous promener, sur la baie d'abord, puis dans les ruelles du petit marché de nuit autour de Temple street. Quelle ville étonnante ! Les gens semblent vivre les uns sur les autres, dans des espaces exigus. Cela tient du cauchemar, il n'y a pas de doute, et en même temps il y a un certain charme, qui surgit ici et là, d'un regard, d'une cour, d'une cuisine. Étonnant. Je sais que je n'ai pas le temps de penser. Je me promène, je regarde, je photographie. Je reviendrai peut-être un jour. Je l'espère.


Dans le métro de Hong Kong


Fortuneteller, quartier de Temple street


Publicité qui peut toujours servir


Chanteuse de rue avec ivrogne

dimanche 13 janvier 2008

Chengdu, 13 janvier


Panda géant faisant le malin en compagnie d'une touriste gantée

De notoriété publique je suis ce qu'on appelle un chieur, appellation lapidaire normalement employée par ceux qui acceptent sans broncher de se laisser pourrir la vie par un tas de petits détails stupides vis-à-vis de ceux qui ne l'acceptent pas. Ces derniers sont des êtres très différents : un chieur, un vrai, refusant courageusement de se laisser pourrir la vie par un tas de petits détails stupides, se la pourrit lui-même par son refus constant de se la laisser pourrir par autrui (il sera peut-être nécessaire de relire cette dernière phrase…). Exemple : pourquoi diable dans un hôtel cinq étoiles — car telle est la quantité d'astres fièrement affichés par le prestigieux hôtel Jinjiang, qui m'accueille —, pourquoi diable, disais-je, les couteaux du petit-déjeuner doivent-ils avoir le manche qui pivote sur lui-même de 90°, de sorte à les rendre si désagréables à utiliser ? Pourquoi ce même petit-déjeuner doit-il être accompagné d'une musique à deux balles crachée par des baffles auxquelles il est impossible d'échapper ? Pourquoi encore et toujours, j'insiste, dans un hôtel cinq étoiles, y a-t-il des tables carrées avec quatre couverts dans lesquelles, si on a le tort de choisir le mauvais côté (mais comment le savoir avant ?), on se cogne les genoux contre un barre horizontale, ce qui envoie valser la tasse pleine de café et le verre de jus d'orange en transformant la nappe jusque-là immaculée en surface de table d'opération d'hôpital de première ligne de la guerre 14-18 ? Quel est, ou quels sont les crétins derrière tout ça et de quel droit ont-ils décidé de me pourrir mon petit-dèj' ?

Tout cela n'est pas bien grave, me direz-vous, mais ce l'est pour le chieur qui : 1) remarque ce genre de choses, 2) se demande comment cela est possible et 3) ne comprend pas que l'on puisse accepter de telles stupidités sans broncher. Il faudrait que je songe sérieusement à établir une sorte d'encyclopédie des petites choses qui font enrager les chieurs. Vaste programme.

Ce matin on est parti au centre pour la protection du panda, quelques kilomètres à l'extérieur de la ville. Il est assez étonnant de traverser le centre d'une grande ville chinoise et de se dire que trente-cinq ans à peine séparent les gardes rouges et leur révolution culturelle des magasins Gucci, Cartier et Dior que l'on voit aujourd'hui.



Les pandas donc. Il y en a de deux espèces : le géant, c'est-à-dire le noir et blanc que l'on connaît tous, et le rouge, bien plus petit, et qui appartient à la famille des ratons laveurs. La visite, comme d'habitude, se fait sous la houlette d'un guide officiel qui m'abreuve de renseignements aussi fondamentaux que les noms et dates de naissance des animaux que nous croisons. Je souris, j'avance, j'essaie de ne pas m'en faire. Je suis assez content de voir des pandas, même si les zoos, y compris quand ils s'appellent centre de ceci et de cela, sont loin d'être ma tasse de thé.



Lors d'une conversation dans les jours précédents, il a dû m'échapper que ce que j'aime dans les villes ce sont les vieux quartiers populaires. Voilà alors que l'on m'emmène maintenant dans un endroit "typique" — ma mère dirait caratteristico —, ce qu'il faut traduire par totalement refait pour les touristes. À moi de m'efforcer de deviner quelque chose d'un peu vrai dans la pacotille. Non, j'exagère. En réalité les étals de nourritures sont assez amusants, notamment ceux de viande fumée, ou celui où l'on fait griller des petits oiseaux juste déplumés, dépattés et décapités.



Après un intéressant déjeuner à base de soupe d'un nombre invraisemblable de qualités de champignons, nous partons visiter la chaumière du grand poète Du Fu, dont j'ignorais l'existence et qui vécut sous la dynastie des Tang. C'est assez drôle : si on demande l'époque historique d'un personnage ou d'un événement à un Chinois, il répondra invariablement "époque Tang", ou "époque Ming", ou autre époque. Il lui faudra ensuite un moment de calcul mental pour traduire cela en données compréhensibles pour l'Occidental. Les Chinois ont une perception de l'histoire tout aussi Sino-centrée que nous en avons une Méditerranéo-centrée, et pourquoi en irait-il autrement, d'ailleurs ? Ça fait toujours du bien de constater la relativité de notre point de vue sur le monde. Bref, notre brave Du Fu vivait à l'époque Tang (entre 618 et 907, comme je l'ai déjà rappelé l'autre jour) et plus précisément au huitième siècle. En ce qui concerne sa fameuse chaumière, le guide qui nous attend sur place me met tout de suite le cœur en paix : le plus connu des poèmes de Du Fu, dont le titre ressemble à Ma chaumière a le toit arraché par des vents d'automne, raconte, justement, comment la chaumière en question fut détruite, tu l'as deviné, par des vents d'automne. Quid alors de la chaumière devant laquelle je me trouve ? Le fait qu'elle soit fausse comme une statistique gouvernementale n'émeut guère mon guide, qui m'invite à partager l'émotion de me trouver dans le lieu même où de si beaux poèmes furent écrits. Je lui fais remarquer que ce ne sont pas les lieux mêmes, que la chaumière de Du Fu a été détruite il y a douze siècles et demi et qu'on n'est même pas tout à fait certain de son emplacement d'origine. Il sourit.

Je souris aussi. Mais il est vrai que le concept d'unicité d'un objet artistique ou, comme dans le cas présent, d'une demeure, est une chose purement occidentale. Aucun objet n'est unique, tout peut être reproduit à l'identique. Nulle part en Asie, ni en Afrique, je n'ai senti la préoccupation de l'objet unique, de l'œuvre d'art irremplaçable. Et il me semble déceler en ce détail une facette — cause ou effet, je ne le sais pas — des différences entre judéo-christianisme et reste du monde. N'est-ce pas uniquement dans le judéo-christianisme méditerranéen que l'Homme, l'être humain en tant que tel, est unique et irremplaçable ? Et n'est-ce pas de cette unicité de l'Homme qui découle aussi celle de l'unicité de ses oeuvres ? C'est comme si, obsédés par notre unicité, nous avions fini par en accorder autant aux œuvres de notre esprit. Les Chinois, au contraire, et beaucoup d'autres avec eux, nettement plus préoccupés par le destin du groupe que par celui de l'individu, ne voient rien de mal, encore moins de kitch, à vous présenter une reproduction. Ainsi, quand je fais remarquer à mon guide que ce n'est pas "ici" que Du Fu a écrit ses poèmes, car son "ici" a été emporté par la tempête, il cache sa gêne par un sourire énigmatique et me fait signe de le suivre vers le pavillon suivant, où il tient à me montrer une photo de la visite officielle de Jacques Chirac, qui "aime tellement la culture chinoise qu'au lieu de rester ici les quarante minutes prévues il y est resté une heure vingt et ne voulait plus partir". Étonnant, non ?...

À mon tour alors de sourire, tout aussi énigmatique.


Viande séchée. Mmmmmh...


Chez le poète Du Fu

samedi 12 janvier 2008

Chengdu, 12 janvier


Masque antifumée à ma disposition dans la chambre d'hôtel, Chengdu

Hier soir, alors que j'écrivais ma petite page quotidienne à l'aéroport de Shanghai, j'étais loin de me douter que je n'aurai fini par décoller que plusieurs heures plus tard. D'ailleurs, j'avais prévu de terminer mon blog quotidien en arrivant à Chengdu, mais je ne pouvais pas prévoir que je n'y serais arrivé qu'à l'heure du petit-déjeuner.



Inutile de dire que j'ai passé la matinée au lit. Puis, déjeuner dans un restaurant qui donne sur une place où trône un monument aux baguettes (voir photo plus bas), qui est peut-être la version chinoise de certaines sculptures de Rauschenberg (mais je ne le crois pas…).



Allez, c'est déjà parti pour le musée Jin Sha. Mais je tombe de sommeil. À plusieurs reprises j'ai l'impression que je vais m'endormir debout pendant que le guide enchaîne les mots sans que j'en comprenne le sens. Comme d'habitude, une grande partie des choses exposées ne sont que des reproductions, mais ça, je commence à en avoir l'habitude.

De Jin Sha on file au musée du théâtre d'ombres, ce qui me permet un bon petit roupillon d'un quart d'heure dans la voiture, un monospace Buick. On arrive dans une arrière cour. On monte un étage et nous voilà dans les locaux qui abritent provisoirement une petite partie de la collection d'ombres qui sera présentée dans le nouveau musée en construction place Tianfu, la plus centrale de la ville — là où trône une statue du Chairman Mao, le bras levé, on ne sait si pour indiquer la direction du futur dans lequel on rasera gratis ou pour appeler un taxi.



La collection complète du futur musée comprendra presque deux cent mille figurines et je dois dire que les quelques centaines visibles ici sont vraiment enthousiasmantes. Je ne m'attendais pas à tant de beauté et de variété de styles. Magnifique.

Ce qui ne m'empêche pas, une fois fait le tour, de retourner avec joie à l'hôtel piquer un autre roupillon.



On dîne dans un autre restaurant, avec l'habituelle séquence d'une bonne vingtaine de plats que l'on fait tourner. Depuis que je suis en Chine je ne sais jamais si ce que je porte à la bouche va être chaud ou froid et je suis souvent surpris par du sucré là où je m'attendais à du salé. C'est assez amusant. Vu mon végétarianisme et vu que je suis l'hôte de marque, il y a une grande quantité de plats végétariens, mais à chaque repas je vois quand même passer de la viande, du poisson et de la volaille. Très peu de riz en revanche, au contraire de mes attentes. Une seule fois il nous a été servi à tous, deux fois c'est le chauffeur qui en a demandé. Deux remarques à ce sujet : d'une part le chauffeur mange toujours avec nous, ce qui serait impensable dans une situation analogue en Europe ; d'autre part, il est visible ici comme ce l'était à Xi'An et à Shanghai, que les chauffeurs appartiennent à une classe sociale inférieure : on le voit à leur habillement, à leurs rots d'après repas, à leurs crachats généreux par la vitre de la voiture et aussi, je crois, à ce petit détail du riz. Je crois que le riz reste la base de l'alimentation, surtout dans les foyer modestes. Mais c'est là le genre de chose dans laquelle on ne peut voir un peu plus clair qu'en passant un peu plus de temps sur place et en ayant l'opportunité de rencontrer des gens dans un cadre moins officiel.



Demain matin, RDV à neuf heures pour le parc des pandas géants. Oui, c'est une visite bien officielle.


Un monument aux baguettes (?)


Figurines de théâtre d'ombres


Le Président Mao Ze Dong nous dit que tout va bien

vendredi 11 janvier 2008

Aéroport de Shanghai, 11 janvier


Le portier de mon hôtel à Shanghai

N'ayant pas été seul je n'ai pas pu extérioriser mes sentiments profonds, mais quand le coup de fil est arrivé mon cœur a battu la chamade et dans mon for intérieur j'ai dansé la danse frénétique de la Joie de la Valise Retrouvée. Bling, bling, blong ; oui, oui, oui ; ouf ! Ma valise est revenue et demain matin, à Chengdu, je pourrai enfin me mettre une de mes chemises propres à la place de celle que je porte en ce moment, violette, que l'on m'a offerte à mon arrivée à Shanghai. Pas qu'elle ne soit pas du plus bel effet, mais tout de même… En plus je pourrai changer de pantalon. Byzance !

La matinée a été consacrée à voir des travaux d'étudiants, au théâtre d'abord, puis à l'Académie. Tout avait l'air, justement, très académique et nous en avons discuté assez librement autour du déjeuner avec M. He. C'est ainsi que la possibilité que je revienne pour un stage a surgi. Ça ne me déplairait pas du tout de passer quelque temps ici, j'ai l'impression que je pourrais y faire des bonnes photos.

Pour le moment je suis très frustré de ne pas avoir pu passer ne serait-ce que quelques moments tout seul, en dehors de ceux dans mes chambres d'hôtel. Frustré surtout de ne jamais pouvoir prendre les photos que je voudrais : on ne peut pas photographier en compagnie. Et c'est d'autant plus dommage qu'il ne reste plus beaucoup de temps pour prendre certaines photos : l'exposition universelle de 2009 doit se dérouler ici et il est fort probable que les quelques vieilles rues qui restent encore en témoignage d'une Chine non encore américanisée soient détruites d'ici-là, tout comme le sont en ce moment celles de Pékin en vue des Jeux Olympiques.



Oui, c'est un endroit où j'aimerais revenir. Chaotique, bien sûr, excessif, contrasté, mais à premier abord attachant aussi. En tout cas, ça ne me déplairait pas d'y travailler quelques semaines dans un futur proche.


Scène de rue, Shanghai

jeudi 10 janvier 2008

Nan Tong, puis Shanghai, 10 janvier


Sur le Bund, à Shanghai

Bon. On est le dix janvier, pas loin de quatorze heures. On est parti très en retard de Xi'An pour Shanghai, mais on a atterri à Nan Tong. Il paraît qu'il fait mauvais sur Shanghai. Alors on attend.



Au moment où l'avion s'est arrêté sur la piste, ça a été assez cocasse. Les hôtesses nous ayant annoncé que nous allions devoir attendre quelques minutes avant de descendre, des dizaines et des dizaines de portables se sont allumés en même temps et tout le monde s'est mis à appeler en parlant très fort. Je n'avais jamais entendu une telle cacophonie cellulaire, à faire pâlir d'envie tous les lycéens de France.

Puis, pendant que le temps se faisait long, les esprits ont commencé à s'échauffer. Il faut dire que la porte de l'avion était ouverte, l'escalier en place et que nous n'étions qu'à cent cinquante mètre de l'aérogare. Quelques agités voulant descendre à tout prix, on a été tout près du pugilat avec les stewards. Bref, nous voici dans une petite aérogare de province, dans un endroit que je ne situe pas bien sur une carte, sans aucune information. Je pense à ma valise, qui devrait arriver aujourd'hui à Shanghai. Ah, ma valise !…

Plus tard, à Shanghai, où l'on a fini par arriver.



La première impression en arrivant dans le centre de Shanghai est d'être dans une autre mégalopole occidentale, bizarrement peuplée de Chinois. Mêmes gratte-ciels, mêmes voitures, mêmes publicités, mêmes enseignes.

On dîne dans un très bon restaurant, comme d'habitude dans un salon privé. La cuisine est très différente, bien meilleure qu'à Xi'An. La conversation est différente aussi, beaucoup plus ouverte, à l'occidentale. Ma traductrice est très enrhumée et a l'air fiévreux, ce qui la rend encore plus perdue.

Notre hôte est M. He, First degree director du Théâtre de Marionnettes de Shanghai. Il a presque l'air d'un businessman. Il nous a fait rapidement visiter ses nouveaux locaux, en grande partie encore en chantier : bureaux, salles d'exposition, atelier de construction, petit studio de cinéma d'animation, deux salles de spectacle, le tout dans un immeuble en verre anonyme et flambant neuf. Tout cela ressemble nettement plus à des choses que j'ai vues aux Etats-Unis qu'en Europe.



Après l'excellent repas nous partons pour une petite promenade sur le Bund, la mythique avenue qui borde le fleuve Huangpu et qui était la vitrine de la concession internationale dans les années trente. La brume, mélange d'humidité et de pollution, cache non seulement l'autre rive, mais aussi les sommets de gratte-ciels de ce côté-ci. Sur la promenade, relevée par rapport à l'avenue, il y a de nombreux touristes, surtout Chinois, qui se prennent en photo les uns les autres sous les lampadaires avec leurs téléphones portables.



J'avoue que je ressens une certaine émotion à me trouver ici. C'est le genre de situation dans laquelle je me sens à nouveau entièrement et profondément le gosse de banlieue que j'ai été. Je feuilletais l'atlas qu'on avait à la maison, je feuilletais l'Eciclopedia dei ragazzi en douze volumes et je m'arrêtais sur des noms qui me faisaient rêver. Je ne cherchais pas vraiment à connaître les détails historiques ou géographiques. Je me laissais juste entraîner par la douceur des sonorités des noms et je faisais des rêves de mille et une nuit. Valparaiso, Lhassa, Alice Springs, Tegucigalpa, Toumbouctou, Amarillo, Saigon. Depuis, plusieurs fois j'ai eu un pincement au cœur en arrivant vraiment dans un de ces lieux. Ce soir aussi, marchant sur le Bund, je suis tout surpris, je me sens presque coupable d'effraction. C'est la même sensation qui m'a surpris lors de mon premier voyage à New York, au début des années soixante-dix, ou plus tard, à Ouagadougou, à Saint-Pétersbourg, à Bornéo, à Calcutta, à Malte, à Brasilia, dans un tas d'autres endroits. C'est une sensation délicieuse, un petit triomphe, une petite victoire sur la vie.


Marchand ambulant, sur le Bund


Touristes sur le Bund


Brouillard sur le Bund

mercredi 9 janvier 2008

Xi'An, 9 janvier


L'armée de terre cuite de l'empereur Qin Shi Huangdi

L'armée de terre cuite de l'empereur Qin Shi Huangdi est vraiment une des choses les plus stupéfiantes qu'il m'ait été donné de voir dans ma vie. Il paraît qu(il y a six mille statues, toutes de taille humaine et toutes différentes l'une de l'autre. Mais peu importe leur nombre : celles exposées dans la gigantesque "fosse n° 1" — plusieurs centaines, peut-être quelques milliers —, ont quelque chose de dérangeant tant dans le réalisme de leurs formes que dans leur quantité. Guerrier après guerrier après guerrier, elles ne sont pas que la représentation d'une armée, elles sont une armée, une véritable armée, figée, immobile, déployée à tout jamais. C'est comme un rêve d'enfant gâté devenu réalité, une insoutenable transgression. Un acte de folie, évidemment, mais qui va largement au-delà de la folie inhérente à tout pouvoir impérial.

Ce qui est stupéfiant ici est le mélange de cette beauté intrinsèque des formes et de la négation d'humanité implicite dans ce déploiement d'effigies. Une telle armée en terre cuite, tant d'hommes et de chevaux si réalistes, tout cela rend les vrais hommes, ceux en chair et en os qui ont servi de modèle, mais aussi tous les autres, vous, moi, tout aussi fragiles, mais surtout tout autant interchangeables, remplaçables, dociles, dépourvus de toute identité. C'est ça : le fait que chaque guerrier ait un visage différent, que l'on se soit donné tant de mal pour façonner même les plus petits détails de chaque chevelure enlève toute humanité à ceux qui ont été les sujets de référence et nous en enlève à nous, aujourd'hui, des siècles après, nous qui regardons, ebahis, et qui en regardant nous voyons anéantis.



Cette humanité-là, que l'on retrouve, si saisissante, dans ces terres cuites, on a été la voler chez des vrais hommes, on nous l'a volé à nous. C'est la quintessence du pouvoir absolu : JE suis l'empereur, J'existe et aucun de MES sujets n'a d'importance autre que celle que JE décide de lui accorder en effigie (effigie qui servira MA gloire).



Je regarde ces milliers d'hommes, fasciné, interloqué, pris d'excitation et d'horreur à la fois. La saison hivernale fait qu'il n'y a pas trop de touristes. L'heure matinale laisse pénétrer par les fenêtres latérales du hangar une lumière rasante très propice à la photo. Je m'en donne à cœur joie. C'est magnifique, simplement magnifique et troublant.

On retourne à Xi'An pour le déjeuner. Restaurant avec petite salle privée, table ronde. Nous sommes sept, les plats se succèdent, une bonne quinzaine en tout. Une serveuse avec des nattes et des joues rouges qui la font ressembler furieusement à un personnage d'affiche de période maoïste place les plats sur la plate-forme tournante au centre de la table. Les plats tournent et chacun picore, à son goût et à son rythme. Tel plat à base de nouilles, me dit-on, était le préféré du Chairman Mao ; tel autre, du millet cuit avec des pruneaux, celui de sa femme, la redoutable Jiang Qing. C'est bon quand même. Tout est très bon, bien qu'à mon goût d'Occidental les saveurs soient peu franches.

La traductrice aux sinus bouchés est assise à ma droite. Elle passe son temps à consulter un carnet de notes dans lequel elle a marqué toute une série de mots et d'expressions. Quand elle a un problème plus sérieux elle sort un petit traducteur électronique.

La ville nage dans un brouillard plus que suspect. Le taux de pollution est extraordinaire.

Partout des enseignes lumineuses très criardes sont allumées. C'est ce qui frappe le plus, dans les conversations aussi, cette fascination pour le "progrès", pour tout ce qui est "moderne", toutes ces imbécillités que j'abhorre. Bientôt la Chine aura les villes les plus "modernes" du monde, elle sera le plus grand pollueur du monde, et combien de temps faudra-t-il ensuite pour réparer les dégâts ? Pas que tout se juge au degré de pollution, mais il est surprenant de voir reproduits ici les pires travers par lesquels nous sommes passés en Occident et pour lesquels nous continuons à payer un prix si élevé.

Après une petite sieste, nous voilà partis pour le Tang paradise, que mon Lonely Planet décrit comme un parc à thème de plus de 80 ha qui revisite sous l'angle récréatif la Chine de la dynastie Tang (618 à 907). En fait ce sont des pavillons et des bâtiments divers, une petite chute d'eau, des ruisseaux, un lac, une pagode, des ponts, le tout en style Tang. Tout est faux comme un billet de trois euros naturellement, mais ce n'est pas le genre de chose qui gène les Chinois, qui sont en cela assez proches des États-Uniens. Nous tombons d'ailleurs sur un spectacle en plein air, sorte d'évocation historique jouée par une cinquantaine de danseurs, musiciens et acrobates habillés dans le plus pur style série B, le tout sur fond d'improbables musiques oscillant entre le rock années 70 et le sous-Jean-Michel Jarre. C'est particulier.

Puis nous partons pour le théâtre dirigé par M. Jun, où l'on me montre une petite série de numéros de marionnettes, de danse et de musique traditionnelle très bien faits.



Dîner dans un plus grand restaurant, toujours dans une salle privée. Nous sommes douze ce soir, l'alcool coule à flot dans des tout petits verres en céramique. Un des convives finit totalement bourré, tout le monde parle très fort, le volume sonore devient assourdissant, la nourriture est toujours aussi bonne et abondante, mon interprète de plus en plus larguée.

En sautant du coq à l'âne, ma valise n'est toujours pas là. Selon les dernières nouvelles elle devrait me rejoindre demain à Shanghai. Mais faut-il y croire ?



Et en sautant de l'âne à un deuxième coq et sans me rappeler quel enchaînement mental m'a amené à ça au cours du petit-déjeuner, il me semble commencer à deviner que la Chine est beaucoup plus différente de l'Inde que l'idée reçue d'"Extrême Orient" ne le laisse penser parfois. On est ici dans le pays dont peut-être la principale contribution au monde a été, vers le dixième siècle, l'invention de l'état bureaucratique et centralisé. Cet état-là est une chose totalement rationnelle, qui exclut toute spiritualité et toute mystique en dehors de celles qui participent à son propre entretien et à sa propre autocélébration. De ce point de vue la Chine serait une espèce d'anti-Inde — comme on parle d'anti-matière pour la matière. Ce serait aussi le réceptacle le plus naturel pour la rhétorique du "progrès", tout aussi auto-célébrative par essence. D'autre part, les exigences de l'individu, tout aussi fortement subordonnées à celles du groupe ici qu'en Inde, seraient encore ultérieurement pulvérisées en Chine par le triomphe d'un capitalisme post-moderne qui fait de sa propre accélération constante et auto-dévorante à la fois sa mystique et sa nécessité. Exit l'homme donc : non seulement celui des sacro-saints Droits de l'Homme que l'Occident continue à vouloir imposer au reste du monde à coup d'invasions, de paternalisme et de mauvaise foi, mais aussi celui que l'on pourrait croire éternel, le paysan, l'artisan, celui qui sait regarder les étoiles et écouter le chant des grenouilles, celui qui sait marcher à pied et boire au ruisseau. Exit tout cela, fini, dépassé, pas moderne, beurk. Il est possible que ces halls impersonnels d'aéroport, comme à Xi'An, ou ces wagons de train ultra-moderne, comme à Hong Kong, où l'on se trouve entouré d'écrans qui crachent de la pub et des extraits de match de football du championnat d'Angleterre, soient bel et bien une sorte d'image prophétique de ce que la Chine, bientôt hyper puissance économique, imposera au monde pour des générations. Ça oui, beurk. Sauf qu'on n'aura plus le droit de l'écrire, ni probablement de le penser.



mardi 8 janvier 2008

Xi'An, 8 janvier


Vue aérienne de Hong Kong

La journée a mal commencé. À mon arrivée à l'aéroport de Hong Kong il n'y a personne pour m'attendre. C'est là que je me rends compte que j'ai été un peu léger dans l'organisation du voyage, je n'ai même pas un numéro de téléphone sur moi. Je sors mon ordi, je profite de la connexion gratuite de l'aéroport, j'envoie un mail. Au bout d'un quart d'heure la réponse arrive. Il paraît qu'on m'avait oublié. Voilà qui redimensionne de suite l'importance du président de l'UNIMA… Sic transit gloria mundi.

Maintenant me voilà dans l'atelier de Simon Wong, près de la station de métro de Lai King. J'avais fait la connaissance de Simon à Rijeka, en Croatie, lors de notre dernier congrès. On avait mangé ensemble, il m'avait parlé un peu de la situation des marionnettes et de l'UNIMA en Chine.

Son atelier est dans un quartier populaire, avec des HLM terriblement hauts et serrés les uns contre les autres. Un est peint en blanc et violet. Dans le petit bout de rue entre la station de métro et l'atelier je suis surpris de croiser plusieurs Indiens.

Les locaux de Simon sont plutôt exigus, comme il est normal à Hong Kong, et un certain capharnaüm semble y régner. On part déjeuner avec toute la troupe dans un restaurant non loin de là. La commande est rapide, mais les plats ne cessent ensuite de se succéder dans un tourbillon déconcertant.



De retour à l'atelier je m'effondre dans un fauteuil, vaincu par les sept heures de décalage horaire, et je dors jusqu'au moment de repartir pour l'aéroport, où je dois attraper un vol pour Xi'An. Puis je dors dans l'avion aussi.

À Xi'An je suis accueilli par Madame Tang, vice-présidente d'UNIMA-Chine, dont j'avais fait la connaissance en Espagne il y a un peu plus d'un an. Informée de l'absence de ma valise, elle me tend tout de suite une veste de sport hivernale. Il fait bien plus froid ici qu'à Hong Kong et ma petite veste en coton serait dérisoire.



À l'hôtel je fais la connaissance de M. Li, président d'UNIMA-Chine et Assistant Inspector (Senior Official), dixit sa carte de visite, du Ministère de la Culture. Avec lui il y a aussi M. Jun, président de l'association des acrobates de la province de Shaanxi — dont Xi'An est la capitale —, un gros fumeur aux dents jaunies. Nous passons une bonne heure à discuter aimablement autour de thé et de café, à l'aide d'une interprète très jeune, très nerveuse et, me semble-t-il, souffrant de sinusite. Le vrai motif de ma visite finit par apparaître : il s'agira de rencontrer le maire de Chengdu (capitale du Setchouan, treize millions d'habitants, plus que toute la région parisienne) pour le convaincre qu'un bon congrès de l'UNIMA est exactement ce dont sa ville a besoin. Je sens qu'on va s'amuser.

lundi 7 janvier 2008

Dans l'avion, 7 janvier


Aéroport de Marseille Marignane

Je suis en Chine.

Ou du moins quelque part au-dessus de la Chine. Quatre heures encore et j'atterrirai à Hong Kong.

La Chine n'a jamais été un de mes grands rêves, toujours loin derrière l'Inde et les pays du Sud-Est asiatique, mais je savais qu'un jour ou l'autre l'occasion se présenterait (ce qui, dans mon langage personnel, signifie qu'un jour ou l'autre l'on m'y aurait invité).



C'est dans mon rôle de président de l'UNIMA que je vais en Chine. Pour quoi faire, ce n'est pas très clair, je l'avoue.

Une semaine en Chine, ce n'est pas très raisonnable. Que vais-je pouvoir voir en une semaine ? En plus, je ne suis même pas sûr de mon itinéraire : le dernier mail, reçu il y a une semaine, semblait indiquer que ce qui avait été prévu il y a un mois avait changé. Alors, presque par jeu, je suis parti sans connaître ma destination. On verra bien.

Pour le moment la seule chose dont je suis sûr est que ma valise ne sera pas à l'arrivée. Apparemment l'escale à Amsterdam était trop courte. Je risque fort de passer ma première journée à m'acheter des sous-vêtements.

Il y a un peu plus d'une heure, en pleine nuit, on survolait le Kazakhstan et à un certain moment, au nord-ouest d'Almaty, le spectacle a été grandiose. Oh, rien de bien exceptionnel, juste une ville de dimensions modestes toutes lumières allumées. Mais la légère couche de nuages qui flottait au-dessus de la ville rendaient les lumières comme ouatées. C'était du coton éclairé par l'intérieur, ou une masse de marshmallows luminescents. Et comme la ville devait se trouver dans un coin rocheux à la surface irrégulière, la forme générale de la chose était étrangement tortueuse, avec des couloirs qui reliaient entre elles des larges étendues aux limites très nettes. Fascinant.

Et en regardant par le hublot en ce moment, pendant que j'écris ces lignes, voici un autre spectacle étrange, celui d'une unique lumière — on dirait une bougie — au milieu des ténèbres. À en juger par ici, ce pourrait être un puits de pétrole en flammes (souvenir d'images vues à la télé après la déroute de l'armée de Saddam Hussein au Koweit), mais qui sait ?

J'aimerais bien être en bas, quelque part dans le nord du Tibet, avancer lentement en bus vers Lhassa, voir le Potala, ça oui, j'aimerais. Mais je dois bien admettre que je suis tout aussi excité à l'idée de me perdre dans les rues de Hong Kong…

mardi 2 octobre 2007

1er octobre, Marseille


Un Bantou de la Capitale

Tous les retours sont dépaysants. D'autant plus quand l'on revient chez soi, car si chez soi n'a pas changé, nos yeux ont changé. Marcher sur l'asphalte marseillais et sentir déjà le manque du sable de Brazzaville. Côtoyer des gens sans odeur et sans saveur, des gens qui disparaissent derrière des étiquettes. Dans le brouillard qui suit une nuit blanche en avion, savourer les quelques heures, les quelques instants peut-être, où l'on peut regarder ce que l'on connaît le mieux comme si on ne l'avait jamais vu.
Pas de bilan et pas de regret. Surtout pas de nostalgie, je n'aime pas la nostalgie.
Je suis chez moi, une peu plus riche qu'avant, un peu plus heureux. Avec autant d'envie de repartir dès que ce sera possible.


Enfant au coucher du soleil


Une sapeuse à La Main Bleue


Jeunes musiciens au Centre Culturel Sony Labou Tansi

lundi 1 octobre 2007

30 septembre, dernier jour


Près des cataractes

Dernier jour en ville. Hier on est parti en voiture à plusieurs : il y avait Francis, le gérant de la cafétéria du CCF, qui conduisait, avec Emma, une jeune amie congolaise ; il y avait le nouvel administrateur avec sa femme guadeloupéenne, Bernard et moi. Je ne connais Bernard que depuis trois jours, mais c'est déjà une de ces belles amitiés, souvent sans futur, c'est vrai, qui se nouent parfois en très peu de temps loin de chez soi.
Après une visite au sculpteur sur bois du rond-point Bifouiti, nous sommes partis aux cataractes, lieux que Bernard et moi étions les seuls à connaître. On s'est embourbé lamentablement et on n'a pu s'en sortir que grâce à l'aide de cinq Congolais.
Aux cataractes le spectacle est encore plus grandiose qu'aux rapides, le courant boueux encore plus furieux entre les îles et les bancs de sable, le bruit encore plus assourdissant.
Après-midi pluvieux. C'était en quelque sorte le début officiel de la saison des pluies. J'ai passé encore quelques heures à l'ordi à travailler les dernières photos, puis j'ai regardé un film indien en DVD, Nishabd, avec Amithab Bachchan. C'est un bon produit de Bollywood, sans chansonnettes ni danses, mais avec beaucoup de larmes masculines. Ça m'a toujours frappé de constater à quel point les acteurs indiens passent la moitié du temps à l'écran les yeux mouillés.
Le ciel est encore couvert. Lundi, le CCF est fermé. Il ne me reste qu'à attendre l'avion de ce soir en espérant que le temps passera vite.


Sieste aux cataractes


Un enfant aux rapides


Portail du restaurant aux rapides

dimanche 30 septembre 2007

29 septembre, au milieu des Bantous


Les Bantous de la Capitale

L'ambiance chez Papy Tchoulio hier soir n'était pas sans rappeler celle du Buena Vista Social Club. Sur scène, une grosse quinzaine d'artistes grisonnants, voir blanchis depuis belle lurette, Les Bantous de la Capitale, "de retour d'une tournée triomphale en France et Hollande". Trois sax, deux trompettes, une flûte, deux guitares, une basse, un clavier, une batteries, des percussions diverses et un nombre imprécisé de voix jouaient un répertoire axé sur la rumba congolaise, mais comprenant aussi bien Take five de Dave Brubeck — dans un rythme accéléré et nettement plus tropical que l'original, — Aline — oui, la chansonnette de Christophe, dans une version très longue où le désespoir du papy chanteur était particulièrement déchirant — et plusieurs morceaux cubains à la Benny Moré. Rien que du bonheur. Si Ry Cooder et Wim Wenders étaient venus ici au lieu d'aller à Cuba, ici où les rythmes cubains sont nés, le monde ne connaîtrait pas Ibrahim Ferrer et Omara Portuondo, mais Les Bantous de la Capitale.
Inutile de préciser qu'au bout d'une demi heure de concert je m'étais déjà hissé sur scène au milieu des musiciens avec mon Leica… Il faut dire que dès mon arrivée, en compagnie de la plupart des stagiaires, que j'avais invités, j'ai été très bien accueilli : il a suffi pour cela que je leur donne le bonjour du directeur du CCF, où ils avaient donné un grand concert quelques mois auparavant.
Le reste de la journée compte peu. Si, le matin il y a eu la fin du stage, avec le traditionnel bilan. Tout le monde a parlé. J'ai entendu des choses qui m'ont touché, en bien comme en mal, et aussi quelques conneries, venues comme par hasard de la part du moins intéressant des stagiaires, un type qui habite Paris et qui semble se prendre pour un croisement de Gérard Philippe et de Noureïev. Il y a toujours un petit con dans un stage, mais ce n'a pas d'importance. Ce sont les autres dont je me souviendrai, c'est à eux que je suis reconnaissant.


En chantant Aline


Rumba!

samedi 29 septembre 2007

28 septembre, des mannequins


Mannequin

Ce matin j'ai carrément oublier d'écrire. À six heures et quart j'étais devant mon ordi pour travailler aux photos prises hier et l'idée d'écrire comme tous les matins ne m'a même pas effleuré.
J'aime ces périodes courtes dans lesquelles je peux me consacrer à la photo de manière quasi obsessionnelle. J'ai l'impression de faire des progrès, d'avancer.
Hier j'ai été chez Armel, jeune photographe. Il m'a montré ses photos, hélas des petits formats tirés à la machine. Les choses les plus intéressantes étaient des nus à la bougie, pris avec une pellicule 100 ASA.
Nous sommes repartis de chez lui à pied, chacun avec son appareil photo à la main, bavardant, marchant, faisant clic de temps en temps.
Puis, de retour au CCF, alors que je pensais monter dans ma chambre pour regarder ce que je venais de faire, je suis tombé sur les répétitions du défilé de mode qui aura lieu la semaine prochaine. Il y avait six garçons apprentis mannequins, tous totalement en bois. Il m'a paru inutile de gaspiller un seul pixel. Les filles, au contraire, je les ai trouvées fascinantes. Si une, très maigre et très jeune, était absolument charmante et même émouvante, au moins trois autres étaient d'une vulgarité exceptionnelle. Oui, j'étais fasciné, fasciné par l'horreur de ces jeunes filles qui singeaient les pires images stéréotypées des pires clips des pires rappeurs américains les plus machos, sans même se rendre compte à quel point elles en devenaient presque repoussantes. Leur beauté disparaissait derrière la dureté des regards et l'étalage de tics de vieilles professionnelles du sexe. C'était inquiétant et désespérant. En même temps, était-ce vraiment très différent de ce qui se passe en Europe, avec la profonde vulgarité de certaines émissions de télévision ? Je ne le crois pas. Les choses me sautent plus aux yeux ici simplement par ce que j'y suis moins habitué. C'est pour cela aussi qu'il faut voyager, pour retrouver, autrement, à travers l'ailleurs, cette indispensable faculté d'indignation que toute sédentarité tend à endormir. Pour en revenir aux apprenties mannequins, il faut que j'ajoute que celle qui était clairement différente des autres ressortait d'autant plus comme la perle rare, fragile et authentique. C'était elle la note d'espoir. C'est à elle que mon objectif a fini par s'attacher.


Mannequins


Mannequin


Mannequin


Mannequin

vendredi 28 septembre 2007

27 septembre, des rencontres


Panoplie de coiffeur de rue

L'émission de télévision à laquelle j'ai participé hier, Tropikultures, était bien à l'image du pays : attachante avant tout, mais aussi péniblement désorganisée, avec une caméra qui tombe en panne, un micro mal positionné, un autre pas branché, une guitare électrique non connectée, une basse inaudible et des invités tout juste capables de dire qu'ils aiment l'amour et la paix dans le monde. La pauvre Meryll, l'animatrice, faisait de son mieux pour tenir ensemble les planches d'un bateau qui prenait l'eau de toutes parts, mais son air déprimé après l'émission en disait long — et constituait un élément très positif.
Comme dans d'autres pays d'Afrique et d'ailleurs, on ne peut pas s'empêcher, dès que quelque chose ne fonctionne pas ou dès qu'une chose est faite de façon approximative — que ce soit le courant qui saute tout le temps, un quartier entier sans eau courante, ou une télévision foireuse,— on ne peut pas s'empêcher de se dire que le pétrole coule à flots dans le pays, que les ministres roulent en BMW et que le président s'en va au moins une fois par mois faire des courses à Rome, Paris ou Londres. Et le mausolée de Pierre Savorgnan de Brazza aurait coûté dans les vingt-deux millions d'euros…
Intéressante rencontre avec Bernard Magnier, responsable de la collection Afriques à Actes-Sud. C'est un grand gaillard très cultivé et sympathique, amateur de rugby, qui donne l'impression de ne s'être jamais complètement fait à son corps, qui avoisine le mètre quatre-vingt-dix et qui semble en équilibre précaire sur des jambes de flamand rose. Oui, belle rencontre.
Si je pense à ces trois semaines en train de s'achever, je me dis que les rencontres ont été nombreuses, fugaces parfois, mais souvent denses : Serge, l'ancien enfant soldat ; Delavalet, le chorégraphe et sa femme blanche, Cynthia ; Julie, la jeune humanitaire qui me rappelle ma fille ; Tata Antoine, le vieux chanteur qui fait penser à Compay Segundo ; Salia Sanou, le chorégraphe burkinabé installé à Montpellier ; Alexandra, la Roumaine qui anime pendant quelques mois l'Espace Marico ; Ella, Pamela, Brice et d'autres danseurs dont je n'ai pas nécessairement retenu les noms, mais avec lesquels il s'est passé quelque chose. Des moments précieux pour le vieil ours que je suis, dans lesquels je bois à pleines mains en vue de l'hibernation qui m'est tout aussi indispensable, de la solitude que je chéris. Contrairement à mon voyage précédent, le Congo est venu s'ajouter à la petite liste personnelle des pays qui comptent dans ma vie, à côté de l'Inde, des États-Unis, de l'Éthiopie, du Mexique, de la Pologne et de très peu d'autres.
Tiens, à propos d'États-Unis : j'ai rêvé que j'arrivais à la ferme du Bread and Puppet, dans le Vermont, tout nu. "Ma femme" (?) devait me rejoindre et je me suis réveillé avec une phrase en italien en tête : nel momento in cui sono arrivato ho capito che avevo sbagliato a portarla con me (au moment où je suis arrivé j'ai compris que je m'étais trompé en l'amenant avec moi). Toujours ce désir de solitude…


Bistrot


Scène de rue

jeudi 27 septembre 2007

26 septembre, d'un enfant-soldat


Le fils du potier

Pour la première fois depuis mon arrivée, hier je me suis couché à une heure du matin. C'était la première de Delavalet et le spectacle a été suivi d'un dîner où je n'ai pas pu ne pas aller. Ces danseurs sont des gens adorables. Pendant les quelques heures que nous avons passé ensemble, au bout de cette petite aventure photographique partagée, ils m'ont fait sentir comme un ami de vieille date, presque un membre de la troupe.
Il y avait quelques autres personnes autour de la table, notamment celui que j'appellerai Serge, mon stagiaire ex enfant-soldat, qui est venu s'asseoir à mes côtés. À un certain moment je lui ai demandé depuis quand il n'était plus soldat et il a commencé à tout me raconter. Il a été démobilisé en 2001, à l'âge de dix-sept ans. Enrôlé de force à treize ans, on lui avait mis un fusil dans la main et on lui avait dit de tuer son père. Comme il refusait, on l'avait tué sous ses yeux, puis on lui avait ordonné de tuer son oncle, ce qu'il avait fait. Ayant passé cette sorte d'examen de passage dont l'alternative aurait été la mort, il avait été formé pour devenir tireur d'élite. Il me regardait, Serge, et il me racontait avec une certaine fierté qu'il était devenu un excellent sniper, le meilleur de tout son bataillon de sept mille homme. Il pouvait toucher une petite bouteille de Coca-Cola remplie d'essence à 150 mètres avec sa kalaschnikov (!).
Serge a participé à six guerres en quatre ans. Une fois, il a été fait prisonnier par le camp adverse, qui l'a aussitôt enrôlé. Après quelque temps, il est parvenu à s'enfuir et a erré seul dans la jungle pendant plusieurs semaines, pensant qu'il allait mourir. Puis il a été retrouvé par les siens. Et une autre guerre a éclaté. Joseph Kabila, l'actuel président du Congo (ex-Zaïre) a été son commandant. "Quand j'étais enfant, me racontait-il, on m'avait surnommé l'ange rebelle, car j'avais un visage d'ange et je m'étais rebellé à mon état d'enfant, puisque je tuais des gens avec ma kalach'".
Aujourd'hui Serge a vingt-quatre ans. C'est un miraculé et il le sait. Plusieurs de ses amis, me disait-il, n'ont plus de jambes, ou de bras, ou de mains, d'autres sont morts. Sa famille, quelque part dans l'Est, près du Rwanda, l'a définitivement rejeté. Après la guerre, ou plutôt après les guerres, le gouvernement lui a proposé plusieurs stages de réinsertion. Il a en essayé plusieurs, n'en a aimé aucun. Puis il est tombé, un peu par hasard, sur un professeur des beaux-arts de Strasbourg qui lui a mis entre les mains un fer à souder et ça a été une révélation : l'ex enfant-soldat habitué à tenir la kalachnikov allait désormais créer de la beauté avec un fer à souder. Serge est aujourd'hui sculpteur.
Je l'écoutais et je l'aimais. Je ne sais pas le dire autrement. Qui suis-je pour juger un tel destin ?

mercredi 26 septembre 2007

25 septembre, Ella


Chorégraphie de Delavalet Bifounou

Mon adrénaline a encore coulé à flots hier lors d'une nouvelle séance photo lors d'une répétition, puis d'une captation du spectacle de danse de Valet.
Valet est un diminutif de Delavalet et Delavalet est un prénom. Enfin, c'était un nom de famille à l'origine, mais c'est devenu un prénom. Il y avait ici, il y a une bonne trentaine d'années, un Monsieur Delavalet, un Blanc, qui avait pris sous son aile protectrice une jeune Congolaise. Quelques années plus tard, quand cette même jeune Congolaise a eu un enfants et que son mari lui a demandé comment elle voulait l'appeler, elle n'a pas eu de doute : Delavalet. Original…
Sur scène, les danseurs sont quatre : Valet, deux autres garçons et une fille, Ella. La trentaine passée, des mains d'homme, un regard extraordinairement intense, tout en Ella appelle le regard de l'objectif comme le fleuve appelle les animaux de la savane. Photographier Ella en action est un pur bonheur, une évidence. La difficulté vient après, quand il s'agit de sélectionner une image, tant elles sont toutes excellentes. Ella me donne envie de paraphraser Hitchcock et de dire que trois ont les ingrédients pour une bonne photo : un bon sujet, un bon sujet et un bon sujet.
La photo me ferait presque oublier mon stage, qui est la raison première de ma présence ici. Et pourtant, cette troisième semaine est particulièrement intéressante et plusieurs des stagiaires me donnent des grandes joies. Le plus extraordinaire, et de très loin, est celui que j'appellerai Serge, un ancien enfant-soldat, qui ne cesse de m'éblouir par son intelligence. Quel bonheur d'avoir à diriger un jeune qui est comme un diamant non taillé et avec qui il faut surtout faire attention à ne pas brusquer les choses et à permettre que l'inévitable éclosion se fasse au juste rythme.
Je me demande comment ce serait de le photographier.


Ella


Ella


Ella